Les (é)cri(t)s de Bibi

Textes sortis de ma caboche; écrits fictifs...

02 janvier 2008

L'ennemi

Debout dans l'étroite et sombre pièce, il lui faisait face. Tendu, le visage fermé, il était concentré dans la contemplation de celui qui l'observait aussi: son Ennemi, le seul. L'intensité avec laquelle il le regardait était telle qu'elle lui brûlait les yeux. Il réfléchissait, aussi. Très vite, de façon un peu désordonnée, mais dans un but unique : comprendre. Il se disait aussi que cette situation inédite, de se trouver seul face à la personne qui lui voulait le plus de mal au monde, était sans aucun doute la plus angoissante de sa vie.

C'était étrange, très étrange. Jamais il n'aurait imaginé ça, et pourtant les faits étaient bien là : il venait de se découvrir un Ennemi, avec un E majuscule. Il avait été surpris de s'apercevoir que l'homme devant lui, qu'il connaissait pourtant depuis toujours, ne lui laisserait jamais de répit. Sa volonté de le détruire paraissait inébranlable. Il avait compris cela soudainement, sans qu'un seul mot ait été prononcé. C'était simple et évident, maintenant; voilà, face à lui se tenait un être dont il venait à peine de percer le secret. Inéluctablement, un jour ou l'autre, cet homme aurait sa peau. En pensant au mot "inéluctable", il sourit. L'histoire d'Antigone, qu'il adorait, lui était instantanément revenue à l'esprit. Antigone et son destin tracé, le ressort de la tragédie déjà bandé... Il avait l'impression de pouvoir ressentir très exactement tous les sentiments qu'Anouilh avait voulu prêter à l'héroïne de sa pièce. C'était parfaitement insupportable. Il se mit alors à rire, d'un rire de fou furieux qui le faisait trembler de la tête aux pieds.

 

Dans une pièce sombre et étroite, un homme riait horriblement devant un miroir.

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17 avril 2007

openbook


J'ai une relation particulière, presque sensuelle, avec les livres. Merveilles des merveilles.

C'est une passion; l'amour de l'objet, avant même son contenu. Un plaisir à plusieurs dimensions qui sollicite les sens. Pour commencer, la vue. Le choix est vaste : couvertures colorées ou non, l'attrait de l'illustration ou de la photo, ou simplement de la forme des caractères employés. L'intense bonheur de découvrir le petit résumé de la quatrième de couverture, une mise en bouche dont je me délecte à chaque fois. Ensuite, le toucher prend le relais... J'aime intensément caresser du plat de la main la surface lisse, puis passer le pouce horizontalement sur la tranche pour séparer les pages d'un geste rapide... Ouvrir le livre en grand, en plein milieu, n'importe où. Laisser mes doigts courir librement sur la douceur du papier, l'effleurer délicatement comme je le ferais d'une peau aimée. Fermer les yeux et approcher mon nez, l'enfouir au creux de l'ouvrage et respirer l'odeur caractéristique du papier neuf. Voilà bien l'une des choses capables de me rassurer : l'odeur du papier fraîchement imprimé.

Et puis, et puis... Une fois que l'objet s'est livré physiquement, il me reste à découvrir son âme : pénétrer dans l'esprit de l'auteur, découvrir petit à petit l'histoire, voir se dérouler sous mes yeux des milliers de mots, comme un ruban sans fin... Je laisse courir mon imagination pour mettre des images sur les mots, des visages sur les personnages. Je me régale tellement des mots qu'il m'arrive parfois de lire à haute voix, juste pour le plaisir de la musique que donnent les différentes intonations prises, selon que je suis narratrice ou l'un des protagonistes de l'histoire.

Quand je lis, il est inutile de m'adresser la parole; la Terre pourrait s'effondrer sous moi, que je ne le sentirais pas. Mon esprit est ailleurs, embarqué sur une mer de lettres, un océan de mots dont je ne peux m'arracher que difficilement. Le retour à la réalité est toujours trop brusque. Lorsque je pense à la quantité incalculable de récits différents qu'il est possible d'écrire, sous toutes les formes possibles et imaginables, je me dis que l'écriture est de loin la plus belle invention de l'homme.

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22 mars 2007

Vous me connaissez. Mais si, vous me connaissez. Quoi, je vous fais honte? Vous me côtoyez tous les jours... Je vous accompagne en silence... Ne faîtes pas comme si je n'existais pas! Vous me gardez en vous, bien blottie contre votre égoïsme. A l'occasion je ressors, je fais surface pour justifier votre attitude répugnante. Un homme assis sur le trottoir qui tend la main? Je bondis! Une jeune femme qui se fait agresser dans le métro? Je transpire par vos pores, je suis visible dans votre regard qui se détourne. Le fils des voisins qui dort dans le placard? J'apparais... Je suis là, toujours, pour vous sauver la mise, pour vous permettre de vivre bien au chaud  dans le confort de votre bonne conscience; "On n'y peut rien!",  pour que votre tranquillité soit la priorité, toujours.

Ce que vous ne savez pas, c'est qu'un jour, je vous ferai payer votre façon de m'utiliser trop facilement, trop promptement. Ce jour-là, alors que c'est vous qui aurez besoin des autres, de la charité et du secours de tous ces gens que vous aurez méprisé si longtemps, je déménagerai pour m'installer au coeur de leur rancune. Alors, vous ouvrirez des yeux ronds en me découvrant à votre tour dans leur regard sans compassion. Vous geindrez, vous supplierez, mais il sera trop tard. J'aurai élu domicile en eux et m'acquitterai de ma tâche sans relâche ni regrets. Je ne connais ni empathie, ni partage; solidarité et entraide me sont inconnues, vous le saurez alors... Toute l'horreur de votre comportement passé vous sautera à la figure avec une force inouïe. Vous me verrez enfin en face... moi, que l'on nomme INDIFFERENCE.

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08 mars 2007

Un rayon de soleil se fraye un chemin entre les rideaux opaques. Il vient caresser ma joue. Ca réchauffe le coeur et le corps. Savourer ce fourmillement sous la peau, ne pas bouger, surtout. Une mouche surgie de je ne sais où troue d'un seul coup l'atmosphère lourde en zigzagant à travers la chambre.
Du moment qu'elle ne vient pas courir sur les morceaux d'épiderme qui dépassent du drap, elle ne me dérange pas. Sa compagnie me plaît, même. C'est déjà ça... Ecouter son bourdonnement me change au moins un peu de la contemplation du plafond. Je connais par coeur chaque motif de la tapisserie, tellement que quand je ferme les yeux, j'arrive à redessiner mentalement le moindre pétale. De vieilles fleurs, indécentes et ridicules, comme ma présence ici.

Je m'ennuie tellement...

Immobile dans la pénombre, à attendre, résigné, la visite quotidienne de l'infirmière, j'ai tout le loisir de penser à ma condition. Disons que j'essaye de ne pas trop m'apitoyer sur mon sort quand même, sinon je crois que je me laisserais totalement couler.
Ce que je fais? J'attends. Je passe mon temps à attendre. Je ne suis plus qu'un pantin, désarticulé et encombrant, qui survit grâce aux efforts des autres. Des personnes qui ne sont là pour s'occuper de moi que parce que c'est leur rôle. Beaucoup de pitié et de dévouement, dans leurs actes, mais pas d'amour. L'amour, je ne sais plus ce que c'est. Il est parti en même temps que ma femme et mes gosses. Il a disparu dans les flammes avec les êtres qui comptaient. Je ne sais pas pourquoi je m'en suis sorti. Depuis trois mois que c'est arrivé, il n'est pas une seule minute sans que je me sois demandé pourquoi moi et pas eux. Les images de l'accident sont imprimées dans mon cerveau avec une netteté et une précision effrayantes. C'était pas ma faute, non, c'est pas moi qui les ai tués...

Quand le chagrin est trop insupportable, j'en viens à espérer les rejoindre. Ma vie n'a plus aucun sens sans eux; elle est inutile, vide. Mon corps ne sera plus jamais capable de se soulever, de bouger seul; ce n est plus qu une caracasse molle, stupidement inerte. Seule ma tête a gardé intacte sa faculté de raisonner. On dirait une punition... Je compare ça à une chute dans un trou sans fond : jusqu'à la fin de ma vie, je vais ruminer mes pensées sombres, revivre ce drame et pleurer ma famille sans jamais réussir à remuer ne serait-ce que le petit orteil. Indéfiniment, je crèverai de ne pas être capable du moindre mouvement pour parvenir à me délivrer de cette non-existence.

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"J'aime ce que tu es".
A force de les tourner et les retourner dans sa tête, ces quelques mots qu'il lui a dits tout-à-l'heure en viennent à s'emmêler, se téléscoper, à s'enchaîner dans une sorte de litanie dont elle n'arrive plus à se défaire. Ca tourne à l'obsession. Elle ne comprend pas pourquoi, d'ailleurs. Ce n'est pourtant pas la première fois qu'il lui dit sa profonde affection. Sur le moment, pourtant, elle est restée silencieuse, un peu hébétée, ne sachant pas quoi dire... On ne répond pas "moi aussi" à une telle déclaration! Même si, évidemment, elle aussi adore ce qu'il est... Non! Dit comme ça, ce n'est pas du tout la même chose! Elle le réalise maintenant. En fait, ces mots ne peuvent avoir de sens que dans un contexte particulier, dans un moment de grande intimité, dans la spontanéité d'un instant; de l'éphémère qui exprime un sentiment sans durée, ni condition, voilà ce que c'est. Un constat, un état, juste ça : "J'aime ce que tu es"... Elle est debout face à la fenêtre. La tasse de café à la main, elle regarde sans les voir, à travers la vapeur, les branches nues des arbres sous le soleil de mars. Elle ne se rend pas compte qu'elle réfléchit à voix haute. "Ce qu'elle est"... Ca veut dire quoi? Ce qu'elle représente pour lui, ou bien ce qu'elle est de façon intrinsèque? Les deux, peut-être?
Réfléchir à tout ça, puis prendre du recul, en quasi-permanence. C'est le prix à payer pour pouvoir continuer la traversée sans mettre le pied à terre...

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13 février 2007

Une apparition

La lourde porte de l'immeuble s'entrouvrit, il en sortit vivement. Pas de temps à perdre, le repas n'attendait que son retour du magasin pour débuter. Par étourderie, il avait oublié d'acheter le plus important élément du festin en prévision : le vin. Il avait pourtant soigneusement préparé le menu, allant chercher dans le livre de cuisine les recettes les plus raffinées, puis il avait minutieusement établi sa liste de courses avant de se rendre, l'après-midi même, dans les meilleurs magasins. En revenant dans l'appartement vide, il avait joyeusement commencé à préparer le merveilleux repas qu'il voulait offrir à sa compagne pour l'anniversaire de leur rencontre. Elle travaillait; lui, avait prétexté un mal de dos pour s'éclipser plus tôt de son lieu de travail et avoir ainsi le temps de fignoler les moindres détails de la surprise qu'il lui réservait...
Elle serait ravie, il en était certain. Elle avait toujours aimé la bonne chère et se réjouissait souvent de la perspective d'un bon repas. Celui-ci (avait-il prévu), se ponctuerait par un dessert quelque peu original : il avait acheté diverses gourmandises qu'il souhaitait goûter à même la peau de sa chérie... Miel, chocolat liquide, fraises, chantilly seraient les acteurs du point d'orgue de ce repas de rêve.
A la pensée de ce délice des sens à venir, il avait senti une douce chaleur se diffuser dans ses veines. Elle serait ravie, et leur amour méritait tous les efforts qu'il était en train de fournir.

Seulement, absorbé par ces agréables pensées, il n'avait pas lu la dernière ligne de la liste de courses, et se hâtait maintenant, penaud, pour réparer son erreur. Sa femme était arrivée à l'appartement, et l'avait trouvé vêtu d'un costume clair en lin, très classe, qu'il avait emprunté à un ami qui (par chance) portait la même taille de vêtements que lui, et avait accepté volontiers de le lui prêter. La réaction de sa belle avait été à la hauteur de ses espérances : en découvrant la table dressée, les bougies allumées, la musique douce, et en voyant son homme si élégant, elle lui avait aussitôt sauté au cou, le sourire jusqu'aux oreilles. La soirée commençait bien...
En apéritif, elle avait souhaité un verre de vin, et le voici qui courait maintenant, maudissant son étourderie, à la recherche d'une cave encore ouverte. Il était presque dix-neuf heures, la plupart des boutiques baissaient leur rideau de fer, et il s'inquiétait de ne pas trouver l'objet de ses recherches à temps. En même temps, il ne pouvait pas imaginer qu'une telle erreur puisse compromettre leur soirée.
Alors qu'il maugréait en regardant autour de lui les vitrines s'éteindre, il l'aperçut.

Elle n'était pas très grande, brune, les cheveux bouclés, et elle aurait facilement pu passer inaperçue si... si elle ne le fixait pas avec une telle insistance. Ce qui était étonnant, c'était la façon insolente qu'elle avait d'avancer droit vers lui en plantant son regard clair droit dans le sien, sans ciller, ni même rougir. Il en était tout décontenancé, d'autant qu'il ne pouvait s'empêcher de la trouver jolie. Cette pensée culpabilisante n'eut pas le temps de le convaincre de rebrousser chemin : la jeune femme, qui n'était plus qu'à une dizaine de centimètres de lui, s'était immobilisée, lui faisant face, les yeux toujours vissés aux siens. Impossible de détourner le regard, ou de fuir. Que voulait-elle? Attendant (espérant) qu'elle lui demande l'heure qu'il était, il eut le réflexe de baisser sa tête vers elle au moment exact où elle se hissa sur la pointe des pieds pour lui murmurer à l'oreille...
"Je te veux..."

Interloqué, il sentit ses joues se parer d'une couleur pourpre, le sang n'arrêtant malheureusement pas sa route au niveau de son visage, mais descendant à une vitesse fulgurante jusqu'à une partie de son anatomie qu'il n'aurait souhaité voir s'animer que bien plus tard dans la soirée.
Que faire, que dire? Il ne pouvait dire un mot, stupéfait qu'il était par l'audace de cette curieuse et sensuelle apparition. Mais elle ne lui avait pas, encore une fois, laissé le temps de réagir, et s'était enfuie en riant, disparaissant au coin de la rue aussi vite qu'elle était apparue.
Il mit un certain temps à reprendre ses esprits, et se résigna à prendre le chemin du retour sans vin pour le repas. Une pensée le traversa, qui le fit sourire. Il n'aurait aucun mal à convaincre sa chérie de se contenter du dessert...

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12 février 2007

Ferryboat

A quoi penses-tu?
Je te vois, accoudé au bastingage depuis un moment , cheveux aux vents et l'air absent. Je suis assise sur un banc, quelques mètres derrière toi, et je t'observe intensément. Toi, tu ne m'as pas vue, me croyant toujours réfugiée, frigorifiée, à l'intérieur du ferry qui nous emmène vers l'Angleterre. Débarquement prévu dans trois heures à Newhaven, puis un long trajet en voiture jusqu'à Londres.
Londres! La ville de la dernière chance, celle qui verra peut-être s'éteindre définitivement la flamme. A moins que, par un curieux retournement de situation, l'on puisse profiter de cet ultime voyage pour renouer le lien si ténu qui fait encore de nous "un couple". Ce terme m'amuse, car de couple nous n'avons plus aujourd'hui que le nom.

Tu fronces les sourcils, ces beaux sourcils parfaitement dessinés qui, associés à tes beaux yeux bruns, m'ont fait tourner la tête il y a... Il y a combien de temps, au fait? Les années ont passé, insidieusement, sournoisement, endormant nos élans, engloutissant dans le ron-ron du quotidien la passion dévorante qui nous a animé pendant tellement longtemps. C'est sûr, nous provoquions l'admiration de notre entourage! Un couple qui dure, de nos jours, est une espèce rare, en voie de disparition; d'ailleurs, nous étions nous-mêmes convaincus d'être à l'abri de la lassitude. Et nous en avons oublié de les compter, ces années, comme si après une décennie de relation, le temps ne signifiait plus rien.
Et pourtant! Pourtant tout est de sa faute. C'est lui qui a fait de notre amour cette parodie absurde que nous jouons quotidiennement depuis un an.

C'est peut-être à ça que tu penses, le regard perdu dans les flots houleux qui nous transportent vers un avenir incertain, et je me dis que c'est probablement la seule chose qui nous rapproche encore : la certitude que le meilleur de "nous" est passé.
Je tousse, j'ai froid. Mais tu ne m'entends pas, tu ne me sens pas, assise derrière toi à attendre. Attendre quoi, au juste? Je ne sais plus moi-même. Je sais seulement que ce qui nous arrive, nous ne le méritons pas. Nous avons joué le jeu depuis toujours sans heurts ni blessures, dans un bonheur simple qui aurait dû nous mener tranquillement vers la fin de notre vie. Le temps est injuste et impitoyable; nous non plus, il ne nous aura pas épargnés.
Je pleure de rage, silencieuse et prostrée. Je ne crois plus en rien.


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Histoire d'eau

Lascivement, je me plonge dans ce bain brûlant et parfumé dont je rêvais depuis le matin. Ma peau s'habitue doucement à la différence de température; de petits frissons la parcourent subitement tandis que je m'étends de tout mon long. C'est chaud, c'est délicieux. Un soupir de bien-être.
Sur le bord de la baignoire, les petites bougies enfermées dans leur photophore diffusent une douce lueur rouge qui danse dans l'obscurité de la pièce d'eau.

Je suis bien. Mes muscles noués se détendent peu à peu. Ma respiration se fait plus lente, rythmée par le clapotis des gouttes qui se laissent choir du robinet, là, près de mes orteils. Les cercles concentriques provoqués par ces gouttelettes s'élargissent jusqu'à venir chatouiller la pointe de mes seins qui dépasse de l'eau.
Engourdie par la chaleur moite, je laisse vagabonder mon esprit par-delà les murs de la maison, par-delà la ville, et peut-être même plus loin encore, vers un ailleurs onirique qui m'est familier et dans lequel j'aime me réfugier quand la réalité me pèse.
Je m'envole...

Bercée par le lent remous, je laisse mes cheveux flotter et onduler derrière moi; seul mon nez dépasse encore de la surface.
Je vole dans un ciel limpide parsemé çà et là de petits nuages mousseux poussés par la brise tiède. Je plane au-dessus de tout et de tous, attirée par le soleil comme si une étrange force magnétique nous reliait...
Je crois que je n'ai jamais été aussi bien; je voudrais rester là, en plein ciel, à voler comme ça vers un au-delà qui m'appelle...

L'eau qui commence à rentrer dans ma gorge et mon nez me rappelle à la réalité. Je sors brusquement la tête de l'eau, je tousse, j'étouffe.
Je reprends mes esprits petit à petit. Me suis-je endormie?
Tandis que je sors de la baignoire dans un nuage de vapeur, je pense, tout en épongeant ma peau moite, que ce n'est pas encore pour aujourd'hui.

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11 février 2007

Jeanne (1)

La pendule du salon affiche 16 heures et 15 minutes.
Jeanne y jette un coup d'œil rapide et réalise qu'il est plus que temps d'aller se préparer. A pas lents, elle se dirige vers sa chambre et marque une courte pause devant la photo passée de son défunt mari. Celle-ci trône, encadrée, sur le mur du couloir, formant avec le papier peint vieillot et défraîchi, un curieux ensemble que le regard habitué et usé de la vieille dame ne voit plus depuis longtemps.


Dans la petite chambre qui sent la lavande et la naphtaline, Jeanne allume d'abord une lampe posée sur un guéridon, puis avance lentement vers la coiffeuse tout en bois sculpté, dont le plateau en marbre regorge de flacons variés et de bouteilles de parfum miniatures. Là, elle s'assoit dans la bergère qui fait face au vieux meuble, ce fauteuil ancestral dont sa mère lui avait fait cadeau le jour de son mariage, il y a de cela bien longtemps.

Elle se regarde maintenant dans le miroir qui surplombe le joyeux désordre de la coiffeuse. Elle se sourit; aujourd'hui est un grand jour. Il faut dire que sa vie simple et monotone n'avait pas connu d'évènement semblable depuis si longtemps, qu'elle se demande même, non sans amertume, si sa dernière sortie au salon de thé ne remonte pas au temps où Henri était encore vivant. Autant dire, une éternité.


Perdue dans ses pensées, elle ouvre la barrette qui retient ses lourds cheveux blancs à peine teintés ici et là de quelques mèches restées grises. Sa chevelure roule en cascade sur ses épaules. C'est sa fierté, cette masse longue et souple qui enchantait tellement son homme quand elle n'était qu'une toute jeune femme. A l'époque, ses cheveux étaient bruns, d'un brun foncé et brillant qui faisait ressortir de la plus jolie manière son teint d'albâtre et ses yeux verts. Mon dieu, qu'elle avait été belle, et comme cette époque lui semble éloignée!

Elle saisit la brosse qui attend sur le meuble, et commence à lustrer ses boucles longuement. Depuis tout-à-l'heure, son sourire ne l'a pas quittée. Elle songe que la vie joue parfois de drôles de tours aux êtres humains. Qui aurait cru qu'un jour, elle retrouverait par hasard, en allant à la boulangerie, son premier amour, son grand amour de jeunesse? Surtout pas elle. Elle n'avait jamais réussi à l'oublier, bien que n'ayant jamais pu le revoir depuis qu'il avait dû partir sur le front de guerre. Elle avait définitivement perdu sa trace quelques semaines après son départ, quand l'une des lettres qu'elle lui envoyait alors quotidiennement était demeurée sans réponse. L'inquiétude avait fait place au désespoir, puis à la résignation. Quelque temps après, Henri lui avait fait une cour empressée, et leur mariage avait été célébré dans la plus grande intimité.

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Jeanne (2)

Jeanne s'observe : comment va-t'elle se coiffer? Laisser ses cheveux libres, ou les relever en chignon? La première solution paraît peu pratique, d'autant qu'une femme de son âge sort rarement dans la rue ainsi. Elle ne veut pas jouer aux demoiselles, ce serait ridicule. Pourtant, l'idée d'adopter pour cet après-midi si spécial la coiffure du quotidien ne l'enchante pas.


Une idée... Ouvrant un petit tiroir dissimulé, elle fouille un instant puis sort délicatement un pic à cheveux en argent, serti de plusieurs grenats. Elle entortille l'ensemble de sa chevelure en un gros chignon un peu lâche, le fixe à l'aide du pic et s'applique enfin à laisser quelques mèches s'échapper sur les côtés, encadrant son doux visage.
Elle se surprend à vouloir plaire à Joseph, comme à 20 ans! Pourvu qu'il ne la trouve pas trop apprêtée... Déjà, elle avait été étonnée qu'il la reconnaisse instantanément, quelques jours plus tôt, quand le destin l'avait mis sur son chemin quotidiennement emprunté. Pourtant, tant d'années s'étaient écoulées...
Un soupçon de rouge à lèvres d'un rose discret vient raviver sa bouche ridée par le temps. Jeanne hésite à rehausser ses pommettes de fard à joues; est-ce trop? Elle ne voudrait pas ressembler à l'une de ces "poules" trop fardées, comme elle les appelle intérieurement, qu'elle croise parfois le soir sur la place de la ville.

Le miroir lui renvoie l'image d'une autre elle-même; une femme qu'elle a du mal à reconnaître... Mais le résultat ne lui semble pas si mal. Et puis après tout, ce n'est qu'une rencontre amicale, une simple occasion de se remémorer les souvenirs de jeunesse, de se raconter ce qu'a été leur vie sans l'autre!
Au salon, la pendule sonne les trois quarts. La vieille dame doit maintenant se presser pour rejoindre Joseph; il lui a donné rendez-vous à 17 heures au salon de thé de la Grande Rue.


Son manteau posé sur ses épaules frêles, elle sort de la maison et ferme la porte à clé. Elle réalise soudain qu'elle tremble un peu; la clé peine à trouver la serrure. La joie, l'émotion, la peur, elle ignore laquelle de ces émotions la submerge le plus. Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'a plus 20 ans, et la distance qui la sépare de son ancien amour lui semble bien longue en cette fin de journée.
Passant devant les vitrines, elle est satisfaite du reflet qu'elle y aperçoit.
Elle se dit que peut-être, Joseph la trouvera jolie...
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